To be Hamlet or not to be Hamnet

Porté par un casting très irlandais — Jessie Buckley (qui vient de recevoir la semaine dernière le Golden Globe de la meilleure actrice) en couple à l’écran avec Paul Mescal, accompagnés d’autres acteurs irlandais — ce film est sur la route des Oscars. Je lui souhaite tout le meilleur : trouver un grand public et surtout insuffler une véritable passion pour la poésie shakespearienne et son univers d’une intensité et d’une grandeur absolument uniques.  

De la pièce de Shakespeare, il n’est pas vraiment question ; par ailleurs, le nom même de Shakespeare n’est prononcé qu’une seule fois, et seulement dans le dernier quart d’heure du film. Cette histoire est une sorte de pastorale tragique mettant en scène, avec une poésie bucolique charmante, la naissance de l’amour entre Agnès et Bill Shackspere* de Stratford-sur-Avon, fils de gantier ruiné et, de son état, « professeur de latin et grec ». Hmh : absolument aucun document n’atteste de cette activité, mais passons…  

Cette Agnès, à moitié sorcière et fille des bois, est le personnage principal de l’histoire. Mention plus que spéciale pour son cri de douleur déchirant le silence ; on n’avait pas entendu cela depuis le cri d’Al Pacino dans Le Parrain III tenant le cadavre de sa fille, ou celui de Naomi Watts apprenant la mort de sa famille dans 21 Grammes. C’est comme si c’était cette Agnès Shackspere* qui avait accouché de la plus grande pièce de tous les temps et qu’elle avait taillé elle-même la plume de son « irresponsable » de mari. Mari absent, fantôme de Londres, qui ne voit pas même son fils Hamnet mourir de la peste en d’atroces souffrances.  

De cette douleur immense, de cette perte affreuse, ce foutriquet de père indigne (il est présenté ainsi) tire sa pièce et réincarne son propre fils en « Hamlet », jusqu’à le grimer, pour la première représentation sur scène, d’une fausse teinte de cheveux blonds et l’affubler du petit veston bleu pâle de son propre fils. Amusante mise en abyme des représentations mythiques d’Hamlet puisque, du Hamlet joué par Sir John Gielgud en 1929 à ceux de Laurence Olivier (1948) et de Kenneth Branagh (1996), Hamlet est souvent coiffé d’un blond peroxydé de « pop star » quelque peu androgyne…  

L’auteur de la pièce prend sur scène la place du fantôme du père (qui s’appelle également Hamlet…), habillé du linceul mortuaire dans lequel il découvrit le cadavre de son garçon. Réincarnation New Age, consentement de la mère-matrice qui finit par approuver, en bonne « bouche d’ombre » (Hugo/Rimbaud), cette pièce honnie où son fils se réincarne en Prince du Danemark. La bénédiction d’outre-tombe se fait sur scène où Hamlet, mourant au cinquième acte, prend la main d’Agnès Shackspere* puis, telle une rockstar orphique contemporaine, « connecte » un public en larmes avec un personnage foncièrement universel. Celui-ci est déjà entré par la grande porte du mythe, dans ce nouveau panthéon de personnages inoubliables qu’a généré cette œuvre inouïe, connue et publiée sous le nom si anglo-normand et si martial de WILLIAM SHAKE-SPEARE.  

Ce film, en tant que tel, est très puissant et cherche délibérément et désespérément la « biographisation » de l’œuvre. Et à raison. Shakespeare n’est pas un classique livresque désincarné qui nous tombe du ciel. Comme le disait Mozart, ce n’est pas un dieu qui « nous chie du marbre sur la tête ». Ce n’est pas non plus une œuvre réduite à une intertextualité stérile pour combler les trous béants de matière biographique réelle.  

Non, Shakespeare n’est pas une intelligence artificielle ou un fantôme désincarné. Il y a une vie derrière cette œuvre : une sexualité et une textualité (pardon pour le jargon à la Roland Barthes) du texte shakespearien. Il y a des racines profondes, magiques et terrifiantes, comme les très belles images de cet arbre gigantesque aux racines obscures qui ouvrent le film.  

Oui, ce film cherche l’incarnation, la chair, la vérité, le désespoir et le souffle humain — ce « rêve dont nos vies sont tissées » — si présent dans Hamlet. La pièce des pièces. La pièce à clé qui explique et articule le fameux mystère SHAKE-SPEARE.

« La cour des derniers Tudorà travers celle du Danemark.


La pièce dite de la vengeance en est belle et bien une.


Mais ceci est une autre histoire, pleine de bruit et de fureur. 

 


« Break my heart for I must hold my tongue! »

 


Brise toi mon cœur car je dois tenir ma langue! (Premier monologue d’Hamlet).

 


*L’homme de Stratford upon Avon a vu l’orthographe de son nom varier une bonne quinzaine de fois dans les maigres documents qui nous restent. D’où les variations délibérées.